Décembre 2010 - Dominique Sarny [en]

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Dominique Sarny

Directeur du centre canadien de recherche sur les francophonies en milieu minoritaire de l’Institut Français de l’Université de Régina.

Vous êtes arrivé au Canada en 1982. Comment avez-vous vécu vos premières années ? (difficultés rencontrées, premières impressions…). Vous venez du Sud de la France, le changement climatique n’a t-il pas été trop dur à appréhender ?

J’avais auparavant fait deux séjours au Canada avant de choisir de m’y installer. Les premières années j’ai vécu à Montréal où j’ai travaillé comme libraire dans une grande librairie française. Montréal m’apparaissait comme une grande ville mais somme toute à échelle humaine où je me sentais en sécurité. Plus tard, j’ai décidé de déménager à Québec pour poursuivre des études universitaires en anthropologie et en ethnologie. Ce fut une période très difficile car je n’avais pas d’argent mais très riche sur le plan intellectuel et humain. Très peu de Français fréquentaient alors les universités québécoises ce qui certainement facilita mon intégration au Québec et au Canada. Quant à l’hiver, je m’y suis très bien adapté même si je le trouve parfois un peu long…

Vous vous êtes installé en Saskatchewan en 1995 et vous avez travaillé pour l’Université de Régina. Pourriez-vous préciser quelles étaient vos fonctions ?

J’ai déménagé du Québec parce que je m’y sentais un peu à l’étroit avec le temps. L’occasion s’est présentée d’accompagner ma conjointe dans l’Ouest canadien ou elle venait d’obtenir un emploi. Franchement, je ne rêvais pas de la Saskatchewan et j’aurais préféré les Rocheuses ou la côte du Pacifique mais je fus agréablement surpris de ce que je découvrais dans cette province des Prairies : de l’espace et des paysages variés mais surtout une population accueillante et généreuse. On parle de la Saskatchewan comme de la province où la mosaïque culturelle est la plus prononcée au Canada.
Peu de temps après mon arrivée j’obtenais un emploi de chargé de recherche à l’Université de Regina. J’avais en charge tout le volet ethnographique d’un vaste projet de recherche sur les pratiques culturelles des francophones de la Saskatchewan. C’est à partir de ce moment-là que je suis entré en contact avec une réalité que je méconnaissais, celle des francophones du Canada, à l’extérieur du Québec, et qui depuis ne m’a jamais quittée.

En 2003, vous prenez la direction de l’Institut français. Quel est le rôle de cette structure ?

Je fus nommé à la direction par intérim de l’Institut français de l’Université de Regina en 2002 puis directeur permanent à la suite d’un concours national en 2003. L’Institut français venait en effet d’être créé et ma mission consistait à le développer pour en faire une institution universitaire crédible. L’Institut français a le mandat de l’éducation universitaire (enseignement, recherche, services) en français en Saskatchewan. À ce titre il est membre de l’Association des universités de la francophonie canadienne (http://www.aufc.ca/) qui regroupe 13 établissements universitaires francophones ou bilingues du Canada hors Québec. J’ai fondé l’Institut français sur un partenariat étroit avec la communauté fransaskoise (francophone de la Saskatchewan) qui lui donne son originalité et sa force. Il est un pionnier dans la francophonie canadienne des liens université - communauté bien avant que ceux-ci ne deviennent un enjeu des universités canadiennes de la prochaine décennie.

Au regard de votre parcours, vous semblez profondément investi auprès des francophones de Saskatchewan ? Comment décririez-vous la francophonie en Saskatchewan et quels sont les défis qu’elle rencontre ?

En effet, la réalité des francophones de la Saskatchewan m’intéresse profondément par leur capacité de résistance, leur vitalité et leur refus de baisser les bras. D’abord, j’y ai rencontré des gens étonnants et éclairés, lucides et volontaristes. Mes premiers contacts avec les francophones ne furent pas faciles et plutôt distants. Je compris bien plus tard que ce qui m’apparaissait comme de l’indifférence cachait en réalité une fragile sensibilité, un désir profond de s’associer avec l’autre mais que l’expérience commandait à ces gens de la prudence et de la distance vis-à-vis cet autre qui partirait à la première occasion et quitterait la Saskatchewan pour l’Alberta voisine ou l’attrayante Colombie-Britannique. Cela commence à changer depuis les dernières années alors que l’essor économique que connaît la Saskatchewan redonne confiance à ses habitants, attire de nombreux immigrants et de jeunes familles.
Le droit à diriger leurs écoles en français n’est acquis aux francophones que depuis une douzaine d’années par un jugement de la Cour Suprême du Canada. L’éducation universitaire en français reste un enjeu de taille pour garder les jeunes en Saskatchewan et assurer une relève francophone. Le statut de la langue française et le caractère officiellement bilingue de la Saskatchewan (et de l’Alberta) pourrait faire l’objet d’une prochaine décision de justice en Cour Suprême avec la cause Caron en Alberta.
Mais au-delà de la francophonie, c’est l’expérience communautaire et minoritaire qui m’intéresse. La communauté forge la citoyenneté. Appartenir à une communauté minoritaire de surcroît c’est inscrire sa citoyenneté dans le devenir de l’autre. C’est faire l’expérience de l’altérité. Ce n’est pas de l’avenir de la langue française dont il est question mais de celui de l’homme dans sa capacité à changer la société en portant « un regard attentif au paysage de l’autre. » Être minoritaire aujourd’hui, c’est participer au « commencement d’un monde » pour reprendre le beau titre d’un des derniers livres de Jean-Claude Guillebaud. Cette francophonie-là m’inspire.

Vos fonctions vous ont amené à beaucoup voyager et vous avez rencontré des personnages passionnants. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

L’Institut français se présente comme une fenêtre sur le monde. J’ai eu la chance de participer à plusieurs voyages sur trois continents dans le cadre de mon travail et de rencontrer des hommes et des femmes aussi passionnants qu’inspirants tels Charles Willie, professeur émérite à l’Université Harvard et activiste afro-américain, fils d’esclave, qui fut un temps aux côtés de Martin Luther King ; Élias Chacour, prêtre, évêque de Galilée, activiste arabe, chrétien et israélien pour la paix. Je pense également à André Valadier, un paysan, un politique et un visionnaire aveyronnais à qui la région de l’Aubrac doit son développement et sa réputation en misant sur une production locale et authentique qui valorise les savoirs et savoir-faire locaux. Mais j’ai aussi rencontré de véritables artisans de changement, respectés dans leur milieu, inconnus ailleurs, qui m’ont profondément marqué par leur conviction, leur engagement, leur générosité et leur simplicité.

Depuis septembre 2010, vous êtes retourné à vos premiers amours, la recherche et l’enseignement. Quelles sont vos axes de recherche principaux ?

Je replace aujourd’hui la recherche et l’enseignement dans le cadre d’une activité intellectuelle plus large qui se nourrit de la réalité d’expérience des groupes minoritaires en prenant cas de celle des francophones de l’Ouest canadien. Je préfère aujourd’hui prétendre à moins d’objectivité mais travailler à la défense de valeurs et d’idées qui se réfèrent à la justice, à l’équité et à la liberté et auxquelles je suis profondément attaché. Pour moi, la recherche se nourrit de réalités concrètes et je reste fasciné par la volonté et la capacité des hommes et des groupes à s’émanciper d’une situation d’oppression.

Après presque 30 ans passés au Canada, quelles sont vos relations avec la France ? Etes-vous partagé entre deux identités ? Pensez-vous qu’un retour en France sera un jour d’actualité ?

Il fut un temps où je pensais à un retour possible en France. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. J’ai fini par accepter et à valider à la fois le fait d’être français et canadien sans chercher à valoriser l’un plutôt que l’autre. Ce métissage est aujourd’hui ce que je suis. Cela m’a pris au moins deux décennies à le reconnaître. Je vais souvent en France dans le cadre de mon travail et de vacances familiales. Ce pays me manque parfois mais pas au point d’envisager d’y retourner définitivement.

Merci Dominique !
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Dernière modification : 18/12/2017

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