Édition numérique : entretien avec Serge Patrice Thibodeau

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Serge Patrice Thibodeau est le directeur général des Éditions Perce-Neige, maison d’édition située à Moncton, dans la province canadienne du Nouveau-Brunswick et dédiée à la publication d’auteurs de la région acadienne.
A la fois auteur, éditeur, membre du conseil d‘administration de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL) et vice-président du Regroupement des éditeurs canadiens français (RECF), Serge Patrice Thibodeau partage son expérience d’éditeur de livres numériques dans un pays bilingue et nous donne son avis sur l’avenir du livre.

Propos recueillis par Marang N’Douba, Chargée de mission pour le livre et le débat d’idées.

 

Quand, comment et pourquoi avez-vous commencé à proposer de titres de votre catalogue en format numérique ?
Tout le fonds des Editions Perce-Neige a été numérisé à partir de 2010-2011. Grâce au programme de la Brigade volante [1] du Conseil des Arts du Canada, l’équipe de la maison d’édition a été formée pour être en mesure de « valider » les fichiers pdf afin de produire quelques ouvrages en format ePub. De nombreuses maisons d’édition canadiennes ont bénéficié de subventions pour amorcer le virage numérique, mais certaines accusent encore un sérieux retard, notamment les maisons d’édition qui disposent d’un fonds important. Perce-Neige a commencé à commercialiser quelques titres à partir de janvier 2012 et commercialise à ce jour 17 titres en format numérique.

Proposer des livres numériques est rapidement devenu une obligation, notamment vis-à-vis des bailleurs de fonds publics. Si l’on ne le fait pas, il est difficile de leur expliquer pourquoi la maison d’édition n’est pas dans une démarche de conservation du fonds en format numérique.

Le numérique a-t-il modifié votre métier d’éditeur ? Si oui, comment ?
Le virage numérique représente des tâches en plus dans notre travail quotidien. Il faut gérer la production et la commercialisation du livre numérique (métadonnées précises et ISBN pour chacun des titres, production de fichiers pour le feuilletage, contacts avec l’entrepôt numérique, facturation, révision des contrats d’auteur ou élaboration de nouvelles licences, mises à jour…). Cela implique une charge de travail supplémentaire et cela a donc un coût à la fois humain et financier. Les Editions Perce-Neige ont bénéficié de subventions octroyées par différentes institutions qui ont permis de prendre en charge ce coût financier. Plus concrètement, grâce à ces aides, nous avons pu recruter un nouveau collaborateur.

Comment faites-vous la promotion de ce support ?
Nous promouvons nos livres numériques sur tous nos supports de communication : dans nos catalogues, sur nos affiches et publicités, l’ISBN du fichier pdf ou ePub est clairement indiqué. Nos titres sont disponibles sur plusieurs plateformes dédiées au livre numérique (Entrepôt numérique, Rue des libraires), mais comme nous ne disposons que de très peu de données chiffrées sur les ventes d’ebooks, il est difficile de savoir si ces efforts portent leurs fruits. On constate, cependant, qu’au Canada francophone, la demande de livres numériques est beaucoup plus faible qu’au Canada anglophone.

En termes de contenu, le format numérique offre-t-il de nouvelles possibilités ?
Au début, je le pensais, mais j’ai vite été déçu. Pour une maison d’édition comme la nôtre qui publie des recueils de poésie ou des pièces de théâtre, aucun fournisseur n’accepte de transformer un texte de poésie ou de théâtre en format ePub parce que c’est trop compliqué. Les livres avec des illustrations sont également des fichiers très lourds et longs à télécharger et qui peuvent contenir des bogues informatiques.

Comment imaginez-vous le futur du livre ?
L’avènement du numérique pose le problème de l’obsolescence et de la désuétude. La numérisation est fantastique et pérennise d’anciens documents. J’aime croire que dans 5 ou 10 ans, on parlera du livre numérique au passé. Les supports, les liseuses/tablettes et les techniques changeront et comme tout ce qui relève de l’informatique, le numérique tombera vite en désuétude et deviendra rapidement obsolète.

Au contraire, je pense que le livre papier existera toujours, tout comme l’édition dite « de niche » ; le défi qui lui est propre est l’embouteillage aux imprimeries et les sautes d’humeur des papetières. A mon sens, la réelle menace pour le livre est Internet et l’importance accrue des médias sociaux.

Au Canada, la véritable menace pour le livre est la nouvelle loi sur la modernisation du droit d’auteur, dite loi C-11. Tout le monde y perd : d’abord les écrivains et autres auteurs, puis les éditeurs et, indirectement, les libraires, sous prétexte d’une plus grande démocratisation de l’accès aux œuvres. Cette loi est un véritable désastre !

Que pensez-vous du projet de loi sur le prix unique du livre au Québec ?
Le prix unique est nécessaire pour soutenir à la fois les éditeurs et les libraires indépendants : je soutiens mes collègues québécois dans leurs démarches même si une telle réglementation ne changera rien du tout dans l’immédiat pour les Editions Perce-Neige. Par contre, si les librairies indépendantes continuent de disparaître, ce sera une perte pour nous les éditeurs, parce qu’il n’y aura plus de libraires pour conseiller aux lecteurs de choisir nos livres.

[1Programme de soutien destiné aux organismes culturels afin de faciliter le passage au numérique.

Dernière modification : 13/01/2014

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